02.05.2010
Redonner au citoyen sa place dans le défi de l’environnement
Transcription de l’émission du 4 Janvier 2010 « C’est pas du vent » sur RFI - Ibrahim el Ali
http://www.rfi.fr/contenu/20091229-1-le-regard-ibrahim-el-ali-environnement
Arnaud Jouve: Alors vous êtes Libanais, Président fondateur de l'ONG Mawassem Khair, Moissons de la bienfaisance. Vous avez participé au désamorçage de plus de 4000 bombes au Sud Liban avant de vous tourner vers l'action écologique. Et depuis, on vous voit sur tous les fronts de la préservation de la nature au Liban. Qu'il s'agisse de lutter contre la pollution des fleuves ou de la mer, organiser des actions collectives de sensibilisation et de nettoyage ou protéger les forêts libanaises. Ibrahim el Ali, vous avez d'ailleurs récemment créé une nouvelle fondation BlueGreen.
Ibrahim El Ali: Oui effectivement, j'ai créé une nouvelle fondation. Mais je voudrais renouveler mes voeux de bonne année aux auditeurs pour leur souhaiter que cette année soit l'année où le citoyen et les populations seront prises en compte. Le thème essentiel de l'environnement, c'est quand même la vie. S'il y a un mot qui symbolise l'environnement, c'est la vie. La capacité de boire de l'eau potable, de respirer de l'air pure, ça appartient à tout le monde. Il faut redonner la dimension au citoyen dans l'environnement.
Arnaud Jouve: Comment est née cette passion, cet intérêt pour ces questions?
Ibrahim El Ali: En réalité, j'ai été initié par mon grand frère Haidar El Ali au Sénégal en l'accompagnant souvent. Mais quand je suis arrivé au Liban, j'ai vu une terre remplie de biodiversité dans un si petit espace et cet engagement s'est alors amplifié... surtout en voyant que les citoyens étaient complètement démunis devant les problèmes d'environnement.
Vous m'avez présenté en disant que j'ai dépollué plus de 4000 bombes au Liban, mais c'est parce que j'ai su mobiliser les citoyens, les municipalités, les guides et mélanger tout cela avec la capacité de la FINUL à faire du déminage. On a mis le tout ensemble et on a pu déminer 4000 bombes en 7 mois.
Et c'est là le secret pour réussir le défi de l'environnement, c'est de mettre à contribution la valeur des citoyens.
Regardez dans votre émission, combien d'experts sont-ils passés au cours de cette année? Pourtant, on se rend compte que c'est comme si le système était sclérosé. On sait tous mais on ne met pas à contribution le citoyen et les capacités de nos experts. C'est là le véritable problème et c'est pourquoi on ne s'en sort pas.

Arnaud Jouve: Vous venez de mettre en place une nouvelle fondation BlueGreen. Expliquez-nous en quelques mots de quoi il s'agit.
Ibrahim El Ali: BlueGreen... On est à peu près une trentaine de membres, tous des experts en environnement dont une moitié vient des pays de la rive Sud de la Méditerranée et l'autre moitié vient des pays du Nord. Donc l'idée que j'avais était de faire partager au monde entier les points de vue du Sud avec des expertises de gens très qualifiés, et de les proposer. Voilà l'idée essentielle de BlueGreen.
Arnaud Jouve: Je vous propose, comme c'est le jeu de cette première partie de notre magazine, de revenir à l'actualité internationale de l'environnement. Avec pour commencer, ce message du pape Benoît XVI qui a appelé vendredi au respect de l'autre quelque soit sa couleur de peau, sa nationalité, sa langue et sa religion. Et il a réitéré un message rendu public début décembre pour qu'il soit lu dans toutes les paroisses le 1er janvier et qui stipule: "Si tu veux cultiver la paix, préserve ce qui a été créé". Le pape y prône "une écologie humaine car il y a un lien étroit entre le respect de l'homme et la sauvegarde de ce qu'il a créé. Si l'homme s'avilit, il dégrade son environnement", a souligné le pape.
Pour éviter une telle dérive, Benoît XVI a appelé à investir dans l'éducation avec l'objectif non seulement de transmettre des notions technico-scientifiques mais aussi une responsabilité écologique plus large et approfondie basée sur le respect de l'homme et des droits et des devoirs fondamentaux. Au moment de l'Angélus, le pape est revenu sur ce sujet en estimant que "nous sommes tous responsables de la protection de l'environnement" et il a appelé à un changement des mentalités au niveau de chacune des administrations locales.
Ibrahim El Ali, nous recevions vendredi un maître bouddhiste qui, finalement, disait un peu près la même chose par d'autres chemins. C'est d'ailleurs un point central des discussions interreligieuses... et même pour les politiques qui conviennent de toutes ces questions sur le fond mais malheureusement, pas dans les actes comme on a vu à Copenhague.
Ibrahim el Ali: Je ne voudrais pas aborder le sujet dans un aspect religieux. Mais je veux rappeler juste aux auditeurs que toutes les religions, toutes les spiritualités - on a Noé qui est le premier exemple avec son arche - toutes les religions ont prôné le respect de l'environnement.
Cette Terre qui nous a été donnée, cette terre qu'on a le devoir de préserver... si on n'est pas capable de la préserver, ce petit paradis qui est entre nos mains. Vous imaginez qu'à 10 Kms au-dessus de notre tête on n'a plus la capacité de respirer, ça vous donne un peu la dimension de la valeur de la Terre. (Il est étonnant de remarquer que les montagnes ne montent pas plus loin que l’homme puisse respirer)
Si on n'est pas capable de préserver cette Terre, comment peut-on avoir le droit d'accéder au Paradis... si ce petit jardin on ne le protège pas, comment voulez-vous qu'on accède au grand jardin?
Je ne veux pas aborder la notion de religion dans cette émission. Ce à quoi je voudrais redonner son importance, c'est le respect... et il commence par la capacité pour le paysan Africain de pouvoir se nourrir, vivre, nourrir ses enfants. Ils seront bientôt 2 milliards d'habitants en Afrique. Si dès maintenant, cette richesse qu'est la terre, on n'arrive pas à la partager, eh bien on partagera son désastre.
Il faut donner au citoyen africain la capacité de mettre en place tout son système de développement. Le secret, c’est le citoyen! On l'a bien vu au Liban quand on a fait cette campagne de nettoyage de la forêt de Bkassine avec 80 enfants. On a travaillé avec ces enfants, on a nettoyé, on a reboisé des arbres à pins. On a mis ça sur Facebook, sur des sites Internet, on a fait la promotion... ces mêmes enfants vont en parler à leurs parents. C'est ce mécanisme là qui fait que le citoyen est acteur de son demain.
Arnaud Jouve: C'est maintenant l'heure de se pencher sur l'actualité environnementale d'une partie du monde et comme tous les lundis, direction l'Afrique. Et l'Afrique, c'est avec Zéphyrin Kouadio.
Aujourd'hui, vous nous invitez au Congo Brazzaville pour voir comment on prépare les enfants à la protection des gorilles et des grands singes.
Zéphyrin Kouadio: Oui, c'est un programme lancé par des organisations non gouvernementales (ONG) à destination des écoliers du Congo Brazzaville où vivent actuellement près de 800 gorilles. Des animaux qui sont aujourd’hui menacés par les braconniers et les populations riveraines des régions protégées... des populations qui les chassent aussi pour se nourrir. Pour lutter contre ce phénomène, les ONGs ont donc pris l'initiative de lancer ce programme de sensibilisation dont l'objectif vise le long terme puisque ce sont les enfants qui sont au coeur du dispositif.
Arnaud Jouve: Ibrahim el Ali, l'éducation c'est le point de départ.
Ibrahim El Ali: oui, l'éducation c'est le point de départ. Mais je veux juste faire un clin d'oeil quand vous parlez des enfants à Brazzaville qui suivent ces ateliers. Il ne faut pas oublier qu'il y a des enfants soldats qui sont en pleine forêt, ensemble et seuls en même temps, confrontés à ces animaux sauvages, et toute la peur. Et c'est un véritable problème qu'il faut aborder.
L'éducation, c'est la base effectivement. Mais le plus important, c'est que toutes les ONGs puisent la force sur les citoyens.
Je vous donne un exemple. A Copenhague, les Nations Unies n'ont pas réussi à régler le problème des objectifs du millénaire. Avant cela, l’objectif était d'éliminer la faim dans le monde en 2015, or on voit bien que c'est irréalisable. Donc, ce ne sont pas eux qui vont pouvoir régler le problème de l'environnement. Qui va être capable de régler le problème de l'environnement? C'est le citoyen!
Et maintenant que les réseaux Internet sont développés, cela peut permettre aux ONGs de revenir vers le citoyen et non de regarder seulement vers les gouvernements et les financements. Donc, il faut revenir vers les citoyens pour les mobiliser. Vous imaginez qu'il y a des ONGs qui ont plus de 200 000 membres, c'est-à-dire qu'elles sont plus importantes que le premier parti français. Donc, ces gens en mobilisant leurs membres sont capables de produire un changement. C'est ça la solution, il n'y en a pas d'autre.
Arnaud Jouve: On l'a vu d'ailleurs lors de la convention climat... la pression de toutes ces organisations, cette société civile qui a exercé une pression permanente sur cette convention.
Ibrahim El Ali: Mais ici, c'est comme si cette pression des ONGs à Copenhague avait la complicité des gouvernements. Donc, il y a quelque chose qui a été accepté. Mais la réalité, c'est qu'il faut revenir vers la population.
Si avec tous nos réseaux, nous sommes 1 million de gens et qu'on décide de ne pas acheter un produit au supermarché, l'industriel ne le fabriquera certainement plus. Ce n'est pas moi qui l'ai dit. C'est Coluche qui a dit que si on n'achetait plus les produits, l'industriel ne le fabriquerait plus.
Maintenant qu'Internet est là et qu'il y a des réseaux puissants qui se mettent en place, il faut qu'on organise un contre-pouvoir pour qu'on puisse avoir le droit. Ici en France, on parle d'un droit non opposable au logement. Franchement, il y a un droit non opposable à l'eau potable, un droit non opposable à vivre tout simplement. Et on n'empêchera pas ces 2 milliards d'Africains de venir en Europe si jamais on ne leur permet pas d'avoir un développement durable chez eux.
Arnaud Jouve: Zéphyrin Kouadio, les autorités congolaises ont de leur côté pris une série de mesures pour protéger les grands singes.
Zéphyrin Kouadio: oui absolument. Depuis novembre 2008, une loi sur la protection de la faune et des aires protégées a été adoptée par le gouvernement du Congo-Brazzaville. Ainsi toute personne prise avec un gorille risque une peine d'emprisonnement et jusqu'à 10 000 dollars d'amende. Des affiches sur les marchés, dans les gares ferro-routières et dans les aéroports sont là pour rappeler la loi aux potentiels contrevenants. Et puis parallèlement, les autorités développent un projet de réintroduction des gorilles dans le sanctuaire de Lesio Luna, situé à plus de 100 kms de Brazzaville. Et dans cette réserve de 170 000 hectares, vivent aujourd'hui des centaines de gorilles. Il faut enfin rappeler que le Congo-Brazzaville abrite 10% des forets du bassin du Congo, 2ème poumon vert de la planète après la forêt amazonienne. Ces forêts constituent le principal habitat des gorilles et chimpanzés. Il faut noter à la fin que la déforestation est d'ailleurs l'une des menaces qui pèse également sur ces animaux.
Arnaud Jouve: Ibrahim El Ali, la protection des forets, la biodiversité qu'elles abritent, ce sont des sujets qui vous parlent.
Ibrahim El Ali: Un mot sur cette histoire. Ce ne seront jamais des interdictions en Afrique qui vont faire marcher les choses. Pourquoi? Parce que le père qui verra ses enfants mourir de faim va tuer le gorille et le manger. Ou bien le prendre en otage et demander à des blancs de pouvoir avoir de l'argent et nourrir ses enfants. Et il en a tout à fait le droit.
Dans les mécanismes qui ont été mis en place à Kyoto, on parle du MDP, le mécanisme pour un développement propre qui représente une solution. Il s’agit de faire participer les grandes entreprises. J'avais parlé du citoyen, mais il faut aussi remonter avec les villes, les collectivités et… les entreprises qui voient maintenant avec cet effet des citoyens très actifs, des possibilités de projets à développer.
Dans ces zones-là, on pourrait faire de l'écotourisme. Les populations locales pourraient vivre de cela et n'auraient plus besoin de manger du gorille, ni de les tuer, ni de les emprisonner.
Arnaud Jouve: Une des grandes solutions préconisées à Copenhague et qui, pour l'instant, n'a pas été entérinée par un accord définitif. Merci Zéphyrin Kouadio.
Alors Ibrahim El Ali, comment se présente cette année 2010 au Liban, quelles sont les actions sur lesquelles vous allez concentrer votre travail?
Ibrahim El Ali: J'ai fait pas mal d'actions au Liban, en campagne de sensibilisation à travers une campagne "Le Liban n'est pas une poubelle". Je fais beaucoup de travail avec les municipalités pour le problème des déchets physiques, le traitement des eaux usées. Je reviens à travailler avec les municipalités et les populations.
Mais cette année, je vais mettre l'accent sur la fondation que j'ai créée, BlueGreen, avec beaucoup d'experts en environnement... qu'ils soient de la rive sud de la Méditerranée, qu'ils soient de la rive Nord également. On essaie de partager des projets ensemble, de les proposer, d’aider les municipalités à les développer... par exemple encourager une agriculture sèche, avec le reboisement d'oliviers sur tout le pourtour sud de la Méditerranée. Voilà le type de projet qu'on souhaite mettre en place.
Arnaud Jouve: Vous allez travailler sur la biodiversité, c'est d'ailleurs l'année de la biodiversité. Il y a une perte importante au Liban.
Ibrahim El Ali: Au Liban, comme dans toute la Méditerranée, on a un phénomène... c'est la disparition des abeilles qui sont la sentinelle de l'environnement. Et en ce moment, le ministre de l'agriculture ici est entrain de permettre la mise en place du Cruiser alors que l'UNAF (Union nationale de l'apiculture française) le dénonce depuis longtemps. Et on sait que c'est une véritable catastrophe pour les abeilles qui sont les pollinisateurs par excellence.
Si c'est l'année de la biodiversité, commençons par interdire les produits qui tuent nos abeilles tout de même.
Arnaud Jouve: On dit qu'au Liban, il y a plus de cèdres aujourd’hui sur les drapeaux que dans le pays. Le Liban a quand même été très abîmé par la guerre. Aujourd'hui, dans quel état est le pays?
Ibrahim El Ali: J'ai fait une tournée au Liban avec Alain Fridlender qui est professeur à l'université de Marseille et qui est un grand botaniste.
Le cèdre n'est pas l'unique arbre du Liban. Il y a des chênes, on a toute une multitude d'arbres.
Arnaud Jouve: C'est un symbole.
Ibrahim el Ali: C'est un symbole. On laisse le symbole pour les hautes montagnes et on fait une campagne de reboisement pour toutes les autres espèces.
Le gouvernement libanais mène une campagne pour reboiser du pin, mais le pin n'est pas l'arbre par excellence pour la biodiversité. C'est plutôt le chêne et il est très facile à reboiser au Liban.
Arnaud Jouve: Merci Ibrahim el Ali et à très bientôt sur "C'est pas du Vent".
23:20 Publié dans Environnement | Lien permanent | Commentaires (1) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : environnement au liban, écologie, citoyen, biodiversité, liban, reboisement
02.01.2010
L'espoir du Web 2.0 pour les acteurs de terrain : le témoignage d'Ibrahim El Ali
http://www.internetsansfrontieres.com/2010/01/lespoir-du-...
Le Web 2.0 et les nouvelles technologies numériques offrent à ceux qui les utilisent, où qu’ils se trouvent, la possibilité de témoigner de leur action auprès du plus grand nombre. En Afrique, en Amérique du Sud, en Asie, ils sont de plus en plus nombreux à apprivoiser ces outils pour faire entendre leur voix. Le libanais Ibrahim El Ali est l’un de ces acteurs de terrain qui a très vite compris les leviers que représentaient les nouveaux usages de l’Internet pour faire connaître son action.
Rencontré en décembre dernier lors d’une conférence-débat organisée par l’équipe de « Solidaires du monde » sur le thème “Internet : générateur de nouvelles solidarités », Ibrahim El Ali est le fondateur d’une Ong au Liban qui oeuvre pour la protection de l’environnement. Il se présente lui-même comme « celui qui veut laisser à nos enfants une planète où il fait bon de vivre. » sur son blog qu’il anime pour parler des thèmes qui lui sont chers : l’environnement, la francophonie, le dialogue interculturel.
Lorsque l’on parle d’Internet et de nouvelles solidarités, le plus efficace selon lui, est de laisser témoigner ceux qui sont sur le terrain et peuvent expliquer concrètement l’impact de son utilisation dans leur vie.
Nous vous invitons ici à aller à la rencontre de ce militant engagé et entreprenant, le temps d’une interview au cours de laquelle il nous parle de son parcours, de son action, de sa propre expérience de l’Internet, et où il nous livre également sa vision pour l’avenir, en matière de lutte contre la fracture numérique, et de liberté d’expression sur internet, pour le Liban et plus largement pour l’Afrique :
http://fondation-elali.blogspot.com/
1-Présentation : qui êtes-vous Ibrahim, quel est votre parcours, quelles sont vos actions aujourd’hui ?
Je suis président d’une ONG Mawassem Khair (moissons de la bienfaisance) qui est devenu l’antenne Libanaise de notre fondation Bluegreen crée nouvellement en Suisse, dont la seule mission est de faire découvrir et sauvegarder ce patrimoine de la biodiversité et la richesse de notre nature.
Membre de la communauté Libanaise du Sénégal, j’ai commencé mes actions en Afrique avant de me consacrer exclusivement au Moyen-Orient…. Là-bas, au côté de mon frère Haidar El Ali, je me suis engagé, dans le cadre de l’association Océanium, dans la défense des dauphins et des espèces protégées, puis dans l’effort de reboisement.
Au Liban ensuite, où je me suis rendu la première fois il y a cinq ans seulement, accompagnant mon père suite au décès de ma mère. Le Liban a été pour moi une révélation : j’y ai découvert une « Terre Sacrée », capitale de la biodiversité du Moyen-Orient, et je me suis, depuis lors, engagé dans la protection de son riche patrimoine écologique. Mon ONG, Bluegreen Liban, en coopération avec la FINUL, a participé au désamorçage de plus de 4000 bombes au Liban du Sud, au reboisement de la région ainsi qu’à la lutte contre les incendies, et surtout aux efforts de sensibilisation et d’éducation de la population aux problèmes environnementaux.
Mon grand projet actuel est de renforcer mes initiatives de reboisement du Liban, d’assister les municipalités en matière de traitement des déchets et des eaux usées, et de créer une agence d’information dédiée au développement durable et aux questions d’éco-santé au Liban.

2- Pourquoi avez-vous crée votre fondation au Liban et comment menez-vous vos actions sur le terrain ?
Avant de me rendre au Liban pour la première fois, il y a cinq ans, je n'imaginais pas découvrir une telle richesse en termes de biodiversité et de potentialités humaines dans un territoire aussi réduit. Le Liban recèle en effet d’une grande variété d'espèces végétales endémiques, d'une grande diversité de relief et de climats, et surtout, il constitue le château d'eau du croissant fertile. Autant de facteurs qui autoriseraient théoriquement une agriculture tout aussi riche et diversifiée, mais l'environnement dans son ensemble est hélas menacé par des comportements inadaptés et nocifs, inhérents au manque d'information, à la négligence ou au désintérêt manifeste des pouvoirs publics, quand il ne s'agit pas simplement d'un aveu d'impuissance des collectivités locales à trouver des solutions idoines, bénéficiant d'un véritable suivi et rapidement effectives. Les logiques personnelles et claniques ne sont certes, pas étrangères à cet état de fait. De nombreux paradoxes qui fondent par ailleurs le malheur libanais dans sa globalité ne tardèrent pas, lors de mon premier séjour, à me rappeler à la triste réalité : il y a au Liban autant de richesses avérées (la débrouillardise légendaire de son peuple n'est certes pas la moindre d'entre elles) que de gâchis délibérés (l'absence d'esprit collectif, de sens du bien commun, l'instabilité politique et la corruption à tous crins).
Il était urgent, à mes yeux, de sensibiliser les Libanais au respect de l'environnement et surtout, de les faire réagir concrètement pour préserver ce qui a longtemps fait du Liban une destination touristique de choix. Et quoi d’autre que l’environnement pour ressouder des populations parquées sur des considérations confessionnelles.
Il fallait donc fournir aux populations des régions défavorisées laissées en marge des métropoles, démunies de moyens et sévèrement touchées par la crise qui ronge le Liban depuis des décennies, les outils et informations nécessaires pour faire face aux chantiers qui les attendent. C'est de ce coup de cœur pour le Liban doublé d'une volonté de tirer la sonnette d'alarme pour éviter un plus grand gâchis et de possibles catastrophes écologiques dans un proche avenir, et par devoir citoyen tout simplement que je décidai de créer ma fondation "Mawassem Khair" qui est devenue Bluegreen Liban.
De nombreuses nouvelles activités pourraient à mon sens, permettre aux Libanais tout à la fois de préserver leur environnement , de devenir des acteurs du développement, et pouvoir vivre des nouveaux emplois créés dans les domaines d'intervention de Bluegreen - Liban à savoir : la dépollution des eaux et forêts, l'agriculture biologique, l'écotourisme, l'éducation et la formation visant à préparer les femmes, mais surtout les nouvelles générations aux métiers de demain et éveiller les esprits au défi que représente l'environnement pour leur santé et leur sécurité. Ma modeste expérience au Liban m'a montré à quel point la question environnementale pouvait mobiliser les citoyens, constituer un ferment de cohésion, rassembler les générations en faisant fi des considérations politiques, partisanes et confessionnelles. On remarquera que sur la plupart des groupes facebook sur le Liban, cette fracture confessionnelle a tendance à se colmater. Comme si, en temps de paix, la protection de l’environnement et les réseaux sociaux, ou l’accès à Internet favorisaient la cohésion d’une société.
![safadi[1].jpg](http://mawassem-khair.solidairesdumonde.org/media/00/00/618747755.jpg)
3- Depuis quand utilisez-vous internet, comment avez-vous fait pour vous former ? Comment l'utilisez-vous dans votre action ?
J’ai passé mon baccalauréat et ma licence de philosophie en auditeur libre, et cela a forgé en moi la capacité d’aller chercher des informations utiles et surtout me former seul, il m’arrive d’aller chercher dans les sites du CNRS des études sur les sujets que j’aborde, puis de les vulgariser en appui de mes actions sur le terrain. Un exemple très significatif est l’article rédigé sur mon blog sur la pollution des fleuves du Liban.
Je pense que la capacité de chercher ses propres informations doit figurer dans tous les programmes scolaires et en constituer l’ossature.
Force est de reconnaître que Bluegreen Liban aurait sans doute pris beaucoup plus de temps à se développer et aurait exigé des moyens logistiques et de communication bien plus conséquents et onéreux en l'absence d'Internet. J'ai fait mes premiers pas sur la toile alors que le phénomène "blog" explosait. Cette plateforme a été pour moi une expérience humaine des plus enrichissantes, me permettant de tenir un presse book , une carte de visite et un carnet où je pouvais aborder et partager avec d'autres les thèmes qui me sont chers depuis toujours : l'environnement, la francophonie, le dialogue interculturel etc. Internet m'a permis dans la foulée de rencontrer des gens d'origines diverses, dont certains m'ont suivi avec enthousiasme dans l'aventure Mawassem puis dans celle de la Fondation Bluegreen composée d’une équipe "brassée", pluridisciplinaire, composée de nombreux jeunes talents issus d'Afrique, d'Europe et d'Orient.
4- Quel a été l'impact de l'utilisation du Web 2.0 pour votre fondation ? Quels changements avez-vous pu observer, en terme d'opportunités, et de menaces également ? Au Liban, mais également lorsque vous êtes en Europe.
Aujourd'hui, nous préparons un site Web que nous souhaitons dynamique, novateur, ergonomique et attrayant, riche de contenus et dans lequel notre vision, nos actions et leurs résultats seront détaillés. Communiquer sur le Net, c'est essentiel pour toute association ou fondation. Le recrutement, le partenariat et le financement passent essentiellement par ce medium, et nous diffusons des articles et prochainement des vidéos, afin de faire connaître notre philosophie, la "valeur ajoutée" que constitue notre regard métissé sur le développement durable et la protection de la biodiversité. Les résultats inespérés obtenus avec des moyens relatifs, au Sénégal comme au Liban, parlent d'eux-mêmes.
Dans mes actions, il y a trois niveaux, l’action en lui même
L’information dans les journaux de presse, qui serviront de support et d’appui, et par respect aux journalistes, j’attend toujours l’article soit publié avant de compléter mon enquête et l’analyse de les actions sur mon blog, enfin j’utilise pour terminer les réseaux facebook, viadéo, youtube, dailymotion pour essaimer notre communication sur la toile.
Mais si je veux résumer ma démarche en trois mots, je dirai (Actions, contenu, communication.).
L’utilisation du Web 2.0 ouvre des perspectives insoupçonnées quand on a du contenu…beaucoup de mes actions à venir commencent ou s’affirment à partir d’une relation que m’offre le réseau face book ou viadéo..
L’organisme qui gère la biodiversité en Ile de France me contacte suite à leur recherche sur le net en tapant sur Google « biodiversité Liban », le projet : équiper un logiciel de gestion de la biodiversité au Liban.. Grâce à face book, je suis en contact avec une étudiante en botanique qui prépare une thèse sur le sujet, elle me présente à son professeur, et nous travaillons en ce moment même pour conclure ce projet. Avec comme partenaire notre organisation, l’Université de Sciences de Beyrouth, et la région Ile de France…
Internet a été présent dans toutes les étapes de ce projet.
Concernant les menaces, il faut bien avouer que me positionnant sur la problématique de l’environnement, j’ai moins de pression que d’autres organisations plus engagées politiquement.
En Europe, c’est grâce à ma présence sur le net que j’ai été invité sur France 24 pour commenter le sommet de Copenhague, à une conférence à l’UNESCO dans le cadre du forum de Paris comme conférencier, et sur RFI plus de six fois, puis sur une émission Méditerrané au cœur sur le Liban sur France 3.
5- Quels sont les besoins aujourd'hui au Liban en matière d'accès à internet et de liberté d'expression sur internet ?
Là encore, le décalage entre la demande croissante et l’offre se fait sentir au Liban. Le Liban dispose d’un vivier de jeunes talents spécialisés dans les technologies de l’information et de la communication, des ingénieurs informaticiens, infographistes. Malheureusement, ce secteur n’est pas épargné par le phénomène de fuite des cerveaux. Redynamiser ce secteur créateur d’emplois doit être une priorité pour ce pays dont l’économie repose sur les services. Cela pourrait permettre d’attirer les jeunes expatriés qui ont fait leurs études et travaillent à l’étranger mais hésitent naturellement à revenir dans un pays politiquement instable et où plane le spectre d’une nouvelle guerre. La problématique de l’accès à Internet s’intègre dans un problème bien plus large lié à l’attractivité du pays pour les investisseurs et les jeunes qualifiés, mais aussi à l’obsolescence des infrastructures de télécommunication, pis, à l’accès à l’électricité courante. Ce secteur exige des réformes que le nouveau ministre de l’eau et de l’énergie au Liban s’est engagé à entreprendre. L’électricité est une question qui doit être dépolitisée et déconfessionnalisée au Liban. Cette dimension fâcheuse a été mise en exergue lors des émeutes violemment réprimées en janvier 2008 dans la banlieue sud de Beyrouth. Ces manifestations avaient pour but de protester contre les coupures intempestives (6 à 10 heures, voire plus, de coupure par jour selon les régions), les blocages politiquement motivés et la répartition inégalitaire de l’énergie. L’hyper dépendance du Liban qui importe plus de 95% de son énergie est un problème qui n’a que trop duré. La Fondation Bluegreen souhaiterait à cet effet, mettre en place des microprojets qui permettraient à des villages et des particuliers de diversifier leurs sources d’approvisionnement en électricité (installations photovoltaïques, éoliennes, hydro-électriques etc.). Les moyens ne manquent pas. Internet ne pourra prendre son envol tant qu’il restera entravé par ces problèmes d’électricité, par l’absence de formation et d’installations telecom modernes.
Le Liban n’est pas la lanterne rouge de la région en matière de liberté d’expression. Il n’y a pas à sa tête de régime autoritaire et centralisé. Plutôt que de répression ou de censure, doit-on parler d’une « réserve » observée par les intellectuels et les internautes, lesquels savent que tout n’est pas bon à dire, ou qu’il y a des façons de le dire, afin ne pas embraser les esprits. Il y a parfois des accidents, des dérapages verbaux, mais en général cela est réglé. L’équilibre est fragile au Liban et le système tient parce que chacun sait où, quand, et comment placer ses garde-fous. En somme, une autocensure guidée par le bon sens, la prudence, s’exerce. Ce qui n’est pas le cas dans le voisinage arabe du Liban, l’Egypte par exemple où les blogueurs sont surveillés et très souvent menacés et emprisonnés.
Le Liban est en même temps arabophone, francophone, et anglophone, et il a toujours été le vivier de l’expression intellectuelle de la masse arabe, et sa diversité culturelle et confessionnelle interdit à tout système de pensée unique de contrôler les médias numériques.
Internet étant sans frontières, le Liban peut être vecteur et ambassadeur de la liberté d’expression dans tout le moyen orient.
![rtc[1].jpg](http://mawassem-khair.solidairesdumonde.org/media/00/00/892236187.jpg)
6- comment voyez-vous l'avenir, quels sont vos projets, quelle sera la place d'internet pour vous ?
La Fondation Bluegreen souhaite promouvoir l’accès à Internet dans les pays où les populations sont particulièrement jeunes et désireuses de prendre leur vie en main. Au Liban, l’énergie impressionnante déployée par les enfants pour nettoyer et reboiser la forêt de Bkassine a été un message éloquent et émouvant pour leurs familles toute l’équipe de Mawassem/Bluegreen Liban. Ceux-ci ont soif de progrès, et voir leur prouesse diffusée à grande échelle sur Internet a été une source de satisfaction et de motivation pour continuer dans cette voie. Nous espérons, à terme, ouvrir plusieurs centres de formation en informatique pour les femmes et les enfants. L’un de nos projets en cours concerne la création d’une école dans la région de Shaqra. Notre volonté est de développer une société civile instruite, ouverte sur le monde et les nouvelles technologies, capable de poser un regard critique sur les problèmes environnementaux et sociologiques qui se posent avec acuité au Liban. Surtout, entre un Internet considéré comme un outil presque exclusivement ludique et d’évasion et un Internet devenu une arène et une officine de propagande des partis et mouvements nationaux, il doit y avoir une place pour un Internet citoyen, participatif, engagé dans les bonnes causes qui sont d’intérêt public et garde fou contre toute tentative de pensée unique. Internet, ce n’est pas seulement Facebook, Msn ou Meetic. Même les classes les plus aisées du Liban gagneraient à découvrir les potentialités de la toile pour en faire un outil de réflexion, d’éducation et de pression intelligent. Le Liban est une étape, mais la Fondation Bluegreen ne compte pas s’arrêter là.
En Afrique, les mêmes freins existent mais dans des proportions plus importantes. La résorption de la fracture numérique doit faire l’objet d’une lecture rationnelle. Il ne sert à rien aujourd’hui d’offrir des milliers de PC à des villages qui n’ont pas d’électricité, pas de formateurs, ou d’agents capables de transmettre à leur tour les acquis.
Au Sénégal, au Mali et dans d’autres pays d’Afrique subsaharienne, on assiste à une fracture numérique à l’interne, allant crescendo, entre les métropoles et les villages qui concentrent souvent la majorité de la population. Il s’agit de ruraux, analphabètes ou illettrés, ne maîtrisant que leur dialecte (l’oralité), mais ne sachant ni le lire ni l’écrire.
L’optique de la Fondation Bluegreen sera de privilégier la formation en informatique dans des villages ou petites villes, répondant aux critères minimaux d’accès à Internet dans la durée .L’approche de Bluegreen est différenciée selon les niveaux de vie, d’éducation, la nature des sociétés et de leurs besoins même si l’objectif final est de parvenir à une harmonisation des standards de formation à l’intérieur d’un même pays. En revanche, grâce à son réseau d’experts et d’hommes de terrain déjà actifs au Sénégal, Bluegreen pourra apporter son concours à l’approvisionnement en équipement des écoles en brousse et veiller à ce que les fonds et le matériel servent uniquement à cette fin et ne soient pas détournés. Mais encore, faut-il s’assurer que ces moyens informatiques servent, non pas à « vendre une image de la modernité » qui tendrait à accélérer le processus d’exode rural qui créé souvent plus d’inégalités et de fractures, mais soient utilisés comme des outils d’appoint dans leur formation pour les métiers agricoles qui sont en perte de vitesse et qui sont les moteurs des économies africaines.
Les associations Africaines, les collectivités locales, les universitaires, les écoles de journalistes gagneraient beaucoup à s’initier avec des techniciens expérimentés aux outils qu’offre Internet, des didacticiels interactifs, ou des cours par correspondance, pourraient permettre de former le vivier éducatif, les formateurs de demain permettant d’accélérer la diffusion d’Internet dans tous le pays.
On a le droit de penser que comme l’Afrique a su faire un saut technologique en adoptant massivement le téléphone portable, l’Internet sera un accélérateur de développement, de diffusion du savoir et de promotion de sa démocratie.
Interview Céline Hountomey pour http://www.internetsansfrontieres.com
Ibrahim El Ali
02:40 Publié dans Education | Lien permanent | Commentaires (2) | Trackbacks (0) | Envoyer cette note | Tags : internet, médias, web, communication, reseau, formation, environnement, liban, afrique
24.11.2008
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